Le Brent s’envole au-dessus de 100 $ alors que la guerre étouffe les flux de pétrole du Moyen-Orient
Le Brent s’envole au‑dessus de 95 € alors que la guerre États‑Unis–Iran et les attaques houthies perturbent des voies maritimes clés. Des marchés du gazole tendus et des barils manquants du Moyen‑Orient et de Russie soutiennent les prix.
Prix et structure à terme
Le Brent et le WTI se négocient à leurs plus hauts niveaux depuis plus de trois mois. Le 10 septembre, le Brent ICE nov. 26 a clôturé à 108,83 USD/bbl, en hausse de 7,62 USD (+7,0 %) sur la journée, tandis que le WTI NYMEX oct. 26 a terminé à 102,48 USD/bbl, en hausse de 6,43 USD (+6,3 %). Le contrat Brent échéance proche se négocie actuellement autour de 105 USD/bbl lors des échanges en début de séance du 11 septembre, après avoir brièvement inscrit de nouveaux plus hauts plus tôt dans la semaine.
La courbe à terme du Brent montre une backwardation extrême : l’écart nov. 26–déc. 30 est d’environ 39 USD/bbl, et les prix passent sous 70 USD/bbl à partir de la fin 2030. Le WTI présente un schéma similaire, passant de plus de 100 USD/bbl en échéance proche au bas de la fourchette des 60 USD/bbl d’ici 2031–2032. Cette structure reflète un risque aigu sur l’offre à court terme et des prélèvements sur les stocks, tandis que les prix à long terme restent ancrés par les anticipations de modération de la demande et de reprise de l’offre.
*Conversion à ~1,10 USD/EUR à titre illustratif.
Offre, géopolitique et transport maritime
La flambée des prix est alimentée par un choc d’offre composite au Moyen‑Orient et en Russie. Les combats entre les États‑Unis et l’Iran ont perturbé le trafic de pétroliers via le détroit d’Ormuz, historiquement le point de passage le plus important au monde pour le brut. Les acteurs du marché redoutent un conflit prolongé après que Téhéran a laissé entendre qu’il était prêt à intensifier les représailles si les frappes américaines sur le territoire et les infrastructures iraniennes se poursuivent. Cela accroît le risque de dommages durables sur les capacités d’exportation et les opérations de chargement offshore.
À l’extrémité sud de la mer Rouge, les forces houthies au Yémen ont intensifié leurs attaques contre les infrastructures énergétiques saoudiennes et se sont emparées de la ville portuaire stratégique de Mokha, à environ 50 km du détroit de Bab el‑Mandeb. Cela leur donne une position plus forte pour menacer la navigation vers la mer Rouge et le canal de Suez, forçant des détournements de flux ainsi qu’une hausse des coûts de fret et d’assurance. La production de plusieurs installations saoudiennes aurait été réduite à la suite des frappes récentes, ce qui renforce les goulets d’étranglement en amont et en milieu de chaîne.
Selon les estimations des maisons de négoce, environ 2 Mb/j d’exportations de brut du Moyen‑Orient sont actuellement à l’arrêt. Parallèlement, 2 Mb/j supplémentaires de pétrole russe ont de fait disparu des marchés maritimes, les attaques ukrainiennes contre les raffineries et les infrastructures de pipelines, combinées aux restrictions à l’exportation russes, réduisant les flux de brut et de produits. La perte de ces 4 Mb/j représente environ 4 % de la demande mondiale de pétrole — un volume suffisant pour resserrer rapidement les bilans et entamer les stocks à terre.
Marchés des produits et tension sur le gazole
Les distillats moyens mènent la hausse. Les contrats à terme sur le gasoil à faible teneur en soufre ICE pour oct. 26 ont bondi de 8,4 % le 10 septembre, à 1 514,75 USD/t, la partie proche de la courbe étant fortement en backwardation. Ce mouvement reflète à la fois des contraintes sur les matières premières et des dommages directs sur les capacités de raffinage régionales : plusieurs sites énergétiques saoudiens ont arrêté ou réduit leurs débits après les récentes attaques, et les exportations russes de gazole restent limitées en raison des pannes de raffineries et des pénuries domestiques.
Les grands négociants estiment que l’offre mondiale de gazole et de gasoil est inférieure d’environ 4 Mb/j aux schémas d’avant‑guerre — 2 Mb/j en provenance du Moyen‑Orient et un volume similaire de Russie. Les stocks en Europe et aux États‑Unis étaient déjà proches de leurs plus bas saisonniers à l’approche de septembre. Avec la demande de chauffage hivernal encore à venir, les cracks distillats sur brut se sont nettement élargis, renforçant la pression haussière sur les références des produits et du brut, les raffineurs se livrant une concurrence agressive pour les barils disponibles.
Demande et contexte macroéconomique
Du côté de la demande, la hausse des prix et le ralentissement de l’activité industrielle commencent à peser, en particulier sur les pétrochimies et les carburants de transport. Les analystes estiment la destruction de demande pétrolière totale à environ 3,5 Mb/j au T3, contre 4,5 Mb/j au T2, la Chine représentant plus de la moitié de ce volume via un ralentissement de la croissance pétrochimique et une électrification accélérée. Toutefois, cette faiblesse conjoncturelle ne suffit pas à compenser les importantes pertes physiques d’offre, laissant le marché fondamentalement en déficit à court terme.
Les conditions financières restent un facteur pivot. Si les phases d’aversion au risque pèsent périodiquement sur les marchés d’actifs en général — les actions asiatiques ont reculé aujourd’hui dans le sillage des pertes de Wall Street — le brut est resté jusqu’à présent soutenu au‑dessus de 100 USD/bbl, la tension physique et les primes de risque géopolitique dominant les ventes liées au macro. Seule une désescalade claire dans le Golfe ou des signes d’une destruction de demande nettement plus prononcée seraient susceptibles de déclencher à ce stade une correction durable.
Perspectives et vue de marché (prochains jours/semaines)
Avec Ormuz et Bab el‑Mandeb tous deux sous tension et plusieurs millions de barils par jour d’offre manquants, l’équilibre à court terme est sans ambiguïté très tendu. Les courbes à terme indiquent que le marché anticipe des perturbations qui se prolongent jusqu’en 2027, mais pas indéfiniment. Pour l’instant, les stocks assurent l’essentiel de l’ajustement, et toute nouvelle interruption — en Arabie saoudite, en Irak ou en Russie — pourrait déclencher une nouvelle jambe de hausse des prix et spreads en échéance proche.
- Biais de risque : Orienté à la hausse sur les échéances proches (T4 2026–T1 2027) compte tenu du risque de blocage des points de passage liés à la guerre et des pénuries de gazole.
- Facteurs haussiers clés : Nouvelles attaques contre les pétroliers à destination d’Ormuz ou les infrastructures saoudiennes, renforcement des sanctions américaines sur les exportations iraniennes, ou dommages supplémentaires sur les raffineries russes.
- Facteurs baissiers clés : Cadre crédible de cessez‑le‑feu dans le conflit États‑Unis–Iran, sécurisation des corridors maritimes, ou recours concerté aux réserves stratégiques (SPR) par les grands pays consommateurs.
Notes de stratégie pour les intervenants de marché
- Raffineurs et consommateurs : Envisager d’avancer les couvertures pour les besoins en brut et en gazole T4 2026–T1 2027 tant que la backwardation reste marquée ; privilégier le Brent et les cracks gasoil plutôt que le WTI en cas d’exposition aux importations du bassin atlantique.
- Producteurs : Des prix élevés sur le court terme et une forte backwardation favorisent un renforcement progressif des couvertures sur la production 2027, afin de verrouiller des niveaux attractifs tout en préservant un potentiel de hausse via des structures optionnelles.
- Négociants : Les stratégies de courbe restent attractives : achat d’échéances proches contre vente d’échéances lointaines sur Brent/WTI, et position longue sur les cracks distillats moyens contre l’essence, tant que les primes de risque de guerre et les pannes de raffineries dominent.
Vue directionnelle à 3 jours (indicative, en EUR)
- Brent ICE première échéance : Autour de 95–100 EUR/bbl ; biais modérément haussier, avec des pointes intrajournalières en cas de nouvel incident dans le Golfe ou en mer Rouge.
- WTI NYMEX première échéance : Autour de 88–95 EUR/bbl ; devrait suivre le Brent avec une sensibilité légèrement moindre compte tenu de l’indépendance des importations américaines.
- Gasoil ICE première échéance : Autour de 1 320–1 420 EUR/t ; le biais haussier reste marqué à mesure que les couvertures hivernales s’accélèrent et que les risques sur les raffineries persistent.
Dans l’ensemble, le complexe pétrolier reste fermement ancré dans une phase de tension liée à la guerre, la backwardation, la vigueur des cracks gazole et la fragilité des routes d’approvisionnement plaidant pour une vigilance accrue et une gestion active des risques.