Pétrole brut proche de 90–95 € : le risque de guerre se heurte au ralentissement de la demande
Le pétrole brut se négocie autour de 90–95 € alors que les risques au Moyen‑Orient resserrent l’offre tandis que la demande ralentit. Analyse de la politique de l’OPEP+, des risques pesant sur la demande et du potentiel du SAF australien.
Prix
Les contrats à terme sur le Brent ont brièvement dépassé les 100 USD/baril cette semaine, sur fond d’intensification des combats au Moyen‑Orient et de nouvelles craintes de perturbations des flux via des voies maritimes clés, avec des plus hauts intrajournaliers proches de 102 USD/baril signalés le 23 juillet. Cela correspond à environ 93–95 EUR/baril aux taux de change actuels. En début de séance le 24 juillet, le Brent s’est légèrement replié pour repasser juste sous les 100 USD/baril, mais reste en hausse d’environ 13–14 % sur la semaine, reflétant une forte prime de risque.
Le WTI se négocie dans le haut de la fourchette 80 USD à bas 90 USD (soit autour de 80–85 EUR/baril), après un rallye parti du bas de la fourchette 80 USD plus tôt dans le mois. L’évolution des prix est actuellement dominée par le risque lié aux gros titres concernant le conflit au Moyen‑Orient et les conditions de transport maritime, contrebalançant le sentiment baissier persistant du début juillet, lorsque les attentes d’un marché surapprovisionné prévalaient à la suite d’augmentations successives de la production de l’OPEP+.
Offre et demande
Du côté de l’offre, l’OPEP+ a approuvé une nouvelle hausse des objectifs de production, ajoutant environ 188 000 b/j à partir d’août en plus des précédents retraits progressifs des coupes volontaires, à mesure que les exportations via le détroit d’Hormuz se redressent progressivement. Cela intervient après plusieurs mois de relèvements par paliers de la production et fait suite au départ des Émirats arabes unis de l’OPEP en mai, qui a légèrement redessiné la dynamique du groupe. L’offre supplémentaire provenant à la fois de l’OPEP+ et de producteurs hors OPEP vise à normaliser les stocks et à stabiliser les prix, mais limite aussi le potentiel de hausse une fois que les craintes aiguës de perturbations se dissiperont.
Du côté de la demande, l’équilibre s’est nettement assoupli. Le rapport sur le marché pétrolier de juillet de l’AIE met en avant une détérioration du contexte macroéconomique et une contraction rare de la demande mondiale de pétrole en 2026, tandis que certaines banques voient désormais la demande de 2026 reculer d’environ 1,5 Mb/j, avec des baisses en glissement annuel pouvant atteindre 4 Mb/j au deuxième trimestre sur la base de données préliminaires. Le ralentissement de l’activité industrielle, les gains d’efficacité et le changement de combustible dans les transports et la pétrochimie pèsent tous sur les prévisions de consommation.
Au‑delà de l’horizon immédiat, la substitution structurelle dans les carburants aéronautiques devient plus nette. De nouvelles analyses pour le Jet Zero Council australien suggèrent que les matières premières domestiques existantes – notamment le canola, les huiles de cuisson usagées et d’autres flux de déchets – pourraient produire un volume de carburant d’aviation durable équivalant à 117 % de la demande projetée de carburéacteur de l’Australie d’ici 2030, sans compromettre l’approvisionnement alimentaire. D’importants volumes de canola actuellement exportés (environ 80 % de la production) pourraient à la place être raffinés sur le territoire en quelque 1,6 milliard de litres de SAF par an, créant une alternative évolutive au carburéacteur fossile. Avec le temps, des déploiements similaires de SAF à base de matières premières dans le monde éroderaient progressivement la demande de kérosène issu du brut.
Fondamentaux et signaux de transition énergétique
Les fondamentaux physiques actuels se situent à la croisée entre un risque logistique à court terme et un assouplissement à moyen terme. Les données de stocks restent mitigées, mais le vif rebond des prix indique que les marchés paient une prime pour les barils disponibles rapidement, dans un contexte de craintes de nouvelles perturbations des routes d’approvisionnement moyen‑orientales. Dans le même temps, la reprise progressive des exportations via Hormuz et les barils additionnels de l’OPEP+ plaident contre une pénurie structurelle durable si les hostilités actuelles ne s’aggravent pas davantage.
Sur le plan structurel, le potentiel de SAF de l’Australie illustre une trajectoire de décarbonation plus large. Les travaux soutenus par GrainCorp soulignent que la disponibilité des matières premières n’est pas le principal goulet d’étranglement : l’Australie, à elle seule, pourrait soutenir une industrie du SAF de taille significative en utilisant les ressources agricoles et les déchets existants, l’huile de canola étant le composant le plus évolutif grâce à des infrastructures agricoles, de stockage et d’exportation matures. Réorienter une partie de ces matières premières des marchés d’exportation vers le raffinage domestique approfondirait non seulement les chaînes de valeur locales, mais renforcerait aussi la sécurité énergétique nationale dans un pays qui importe actuellement environ 90 % de ses besoins en carburants liquides.
Si elle était reproduite ailleurs, une telle capacité de SAF basée sur les matières premières pourrait structurellement plafonner la croissance de la demande de carburéacteur fossile, en particulier dans les pays de l’OCDE dotés de cadres de politique climatique ambitieux. Bien que les volumes absolus restent modestes par rapport au marché pétrolier actuel de plus de 100 Mb/j, l’impact marginal sur l’aviation long‑courrier – l’un des segments de demande les plus sensibles aux prix – pourrait devenir plus visible dans les années 2030, contribuant à des courbes de demande plus plates et à des prix d’équilibre de long terme plus faibles que lors des cycles passés.
Perspectives à court terme et enseignements pour le trading
Dans les prochaines semaines, l’orientation des prix dépendra de la poursuite ou non des perturbations des exportations liées aux tensions au Moyen‑Orient, ou au contraire d’une désescalade progressive. Dans le scénario haussier, des perturbations prolongées sur des points de passage clés pourraient maintenir le Brent durablement au‑dessus de 90 EUR/baril et même tester des niveaux plus élevés vers le milieu de la fourchette 90 EUR. À l’inverse, si les flux maritimes continuent de se normaliser et que les barils supplémentaires de l’OPEP+ arrivent sur le marché dans un contexte macroéconomique affaibli, la prime de risque actuelle pourrait se dégonfler rapidement, ramenant le Brent vers le bas de la fourchette 80 EUR.
Pour les produits raffinés liés à l’aviation, le lien à court terme avec le brut reste étroit, mais les développements australiens sur le SAF mettent en lumière une alternative émergente. Bien que la production de SAF ne soit pas encore suffisante pour affecter de manière significative les équilibres du brut, les opérateurs à terme dans l’aviation et la logistique devraient intégrer de plus en plus les mandats de SAF pilotés par les politiques publiques, susceptibles de découpler une partie des achats de carburéacteur des références pétrolières au cours de la prochaine décennie.
Perspectives de trading (prochaines 1–4 semaines)
- Producteurs / hedgers : Envisager d’augmenter progressivement la couverture de couverture lors des rallyes au‑dessus de 90 EUR/baril pour le Brent, afin de verrouiller des prix favorables avant que l’offre supplémentaire de l’OPEP+ et l’affaiblissement attendu de la demande ne pèsent potentiellement sur la courbe.
- Consommateurs (industrie, transport, aviation) : Maintenir au moins une couverture partielle pour le troisième trimestre au vu de la fermeté actuelle, mais conserver une flexibilité pour des compléments opportunistes si les primes de risque géopolitique s’estompent et que les prix reviennent vers le bas de la fourchette 80 EUR.
- Participants spéculatifs : Le couple rendement/risque pour de nouvelles positions longues paraît moins attractif au‑dessus de 90 EUR/baril ; privilégier des stratégies événementielles autour des principaux titres sur le Moyen‑Orient et des mises à jour de l’OPEP+/AIE, avec une gestion du risque stricte compte tenu d’une volatilité bilatérale.